• Ritratto

    Ritratto est le fruit encore vert d'une interrogation photographique développée pendant une résidence d'artiste au sein du Lycée Léonce Vieljeux à La Rochelle, de novembre 2016 à mars 2017, avec un prolongement au Centre Intermondes en avril 2017. L'écart qu'elle essaie de « couvrir » s'étend du paysage des zones périurbaines aux tentatives de portraits de quelques volontaires en studio. Peu d'éléments, peu de « monde » en effet, mais à creuser davantage, avec la même lenteur, la même rigueur. Sachant que dans les deux cas, à y regarder de plus près, il s'agit d'une même rétraction, d'un même dérobement, d'un même ritratto.

    Ritratto – ce mot si rempli de sens – est ce (ou celui) qui se dérobe, peu importe au final de quoi s'agit il, de qui, si d'un espace ou d'une personne. En face de (ou dedans), il fallait de toute façon en enlever l'excès, patiemment, pour parvenir à l'essentiel – cette nudité si fragile, cette « vie silencieuse ». Aux rendez-vous hebdomadaires au Lycée Vieljeux et à la Résidence de Beaulieu, faisaient écho mes « Flâneries inactuelles », solitaires, sur le seuil d'un territoire en perpétuelle recomposition, et tantôt éclairé par une résurgence, un « retentissement ».

    Je n'ai utilisé qu'une chambre photographique 4x5". Issue du XIXème siècle et à l’aspect presque inchangé, elle sait interroger d’un œil lentement vif. À l’ère de la dématérialisation numérique, la « chambre » est une fracture dans la continuité du temps, une pause de réflexion sur soi dans l’accélération quotidienne. Argentique jusqu’au bout, suivant sa temporalité faite d’attente, de latence, de révélation et de partage, l’utilisation de ce type d’appareil, couplé au négatif grand format, me permets en outre de prolonger l’interrogation photographique jusqu’au processus de tirage, au platine-palladium.

    Le palladio-platinotype est un procédé de tirage photographique basé sur la photosensibilité des sels de fer, de platine et de palladium. Il fut breveté en 1873 par l'anglais William Willis qui fonda en 1879 la Platinotype Company, première firme à commercialiser des papiers pré-sensibilisés. Ces derniers rencontrèrent un grand succès commercial en Angleterre et aux Etats-Unis, essentiellement. Cet engouement connut cependant un coup d'arrêt brutal dans les années 1910 à cause de l'envolée du cours du platine à l'approche de la Première Guerre mondiale. Depuis lors, plus aucun papier pré-sensibilisé n'est fabriqué.

    C'est donc dans la solitude de mon laboratoire que j'approfondis cette ancienne technique de tirage, à partir de produits chimiques purs. Blouse blanche, gants et lunettes de protection, je plonge dans la temporalité du XIXème siècle, faisant d'une technique presque disparue ma résurgence. L’émulsion (à base d'oxalate ferrique, de chloro-platinite de potassium et de chloro-palladite de sodium) est préparée artisanalement par mes soins avant chaque tirage, puis couchée au pinceau sur une feuille vierge de papier composé de fibres naturelles de coton. Il n'y a point d'agrandissement possible : le négatif est posé directement sur le papier fraîchement sensibilisé, et l'ensemble inséré dans un châssis-presse. La photographie aura donc exactement la même taille que le négatif de départ. L'exposition se fait aux rayons du soleil ou, plus facilement, sous une lampe UV. Les temps de pose peuvent monter jusqu'à une heure ou plus. L'image est ensuite développée dans un bain d'oxalate de potassium qui dissout l'oxalate ferreux et réduit le platine et le palladium à l'état métallique. Elle est clarifiée tout d'abord dans une solution d'acide citrique, puis de sulfite de soude et de bisulfite de soude, avant d'être soigneusement lavée à l'eau.

    La qualité est à la fois visuelle et tactile : son aspect et son toucher sont proches d’une gravure tout en gardant une richesse de détail. Le rendu chaud et cendré, nuancé et mat de l’image – elle est littéralement « rentrée » dans le corps même du papier – lui confère un caractère unique et intemporel. L'image ainsi formée dure autant que son support, et cette durée de vie exceptionnelle en fait la technique de tirage la plus stable existante aujourd'hui.

    Extraits du livre _ ritratto
  • CLEA

    Composée de deux mouvements complémentaires, Paysages du dehors et Paysages du soi, la résidence au Centre culturel G. Brassens de Bondy trouve dans la chambre photographique 4x5" et le noir et blanc ses instruments de prédilection. PAYSAGES DU DEHORS _ Au gré de flâneries collectives, nous sommes partis à la recherche du paysage, ce lieu où le perceptif résonne en même temps de l'affectif, où le dehors rentre doucement en nous, devenant notre intime. À l'aide de la « chambre », nous avons expérimenté un regard archéologique, philologique et poétique, afin d'esquisser la façon dont les bondynois dialoguent avec leur territoire. PAYSAGES DU SOI _ Le « Club du troisième âge heureux » a accueilli notre studio photographique minimaliste, en éclairage naturel. Pignon sur rue – les amples baies vitrées faisant office de galerie – il était ouvert à tous. Dans cet espace de rencontre, la ville de Bondy se regardait droit dans les yeux, longuement. Loin de se limiter à un seul, les portraits se sont poursuivis au fil des mois. Cette durée décisive, en héritière du cubisme, voit dans la multiplication des points de ressenti (pourquoi les appeler toujours points de vue, la vue n'étant qu'une partie de l'ensemble ?) la seule façon de creuser un portrait ouvert, né dans l'échange et le dialogue.
  • > In progress _ Aura

    Aura est l’aperçu d’un horizon que je devine. Ce premier projet directement conçu à la chambre photographique 4x5", ne se limite pas seulement à une nouvelle approche de la prise de vue, mais prolonge le renouvèlement jusqu’au tirage. Le procédé utilisé, au platine-palladium, est une technique de tirage par contact. Ce qui veut dire que la taille du négatif correspond à la taille du tirage final. Ici, point d’agrandissement, pour une qualité à la fois visuelle et tactile : son aspect et son toucher sont proches d’une gravure. Le rendu chaud, nuancé et mat de l’image – elle est « rentrée » dans le corps même du papier – lui confère un caractère unique et intemporel. L’émulsion est préparée artisanalement, puis couchée au pinceau sur une feuille vierge de papier composé de fibres naturelles (coton), sans colorants ni additifs. Le tirage qui en résulte est unique même dans la durée de vie : sa pérennité fait de ce procédé noble la technique de tirage photographique la plus stable existante aujourd’hui.
  • > In progress _ Wild Atlantic Way

    Commencé en 2014, ce projet est le fruit encore vert de deux séjours en Irlande, en suivant la route homonyme – « la plus longue route côtière balisée au monde » d’après les brochures de l’Office du Tourisme – qui sillonne les côtes de l’île. Wild Atlantic Way est une interrogation piétonne et inachevée du paysage côtier irlandais : à ce jour je n’ai parcouru que quelques centaines de kilomètres sur les 2500 qui relient Cork au sud à Donegal au Nord. Elle est aussi inachevée car l’interrogation qui l’anime, loin de se limiter à l’extérieur, a gagné le regard lui-même, devant ainsi critique du regard et pas seulement regard critique.
  • > In progress _ Açores

    À la résurgence de l’inspiration in liminale – cette vague qui a trempé aussi et de loin Wild Atlantic Way – fait de contrepoids le creusement d’un doute toujours plus profond. Issu d’un long voyage dans l’archipel portugais, Açores marque un tournant avec la photographie que j’ai pratiqué depuis mes débuts. Dernier projet en date à avoir été effectué au Leica M, il préfigure déjà le passage à la chambre photographique 4x5".
  • Silences urbains

    En croisant photographie et écriture, avec Silences urbains (toujours en cours), je me concentre sur les espaces de la ville qu’on traverse seulement. Ma réflexion a commencé à émerger dans les rues de Bruxelles tout au long de mes études. La ville était alors un terrain vague dans lequel flâner comme Charles Baudelaire, Walter Benjamin  ou, plus récemment, l’Internationale situationniste le faisaient à Paris les siècles passés. Si la ville est un « livre de pierre », comme Victor Hugo a défini Paris dans le roman Notre-Dame de Paris, nous avons peut-être perdu la capacité de déchiffrer cette ancienne écriture. Ces paroles nous semblent mortes. Dès lors un silence glisse, pierre après pierre, jusqu’à enrober la totalité de la ville. Brouillard perçu, dense, étendu. Ces laps d’absence de dialogue – sorte de fractures spatiales à interpréter –, creusent des fentes imaginaires, laissant apparaître les tâches de l’oubli, de l’ennui et de l’indifférence. Une lente dynamique qui rouille ces fers tordus, ronge ces pierres taillées. Froid et sombre, cet univers urbain est de temps en temps scandé par une subtile incompréhension : telle une lumière pâle qui brille, se posant sur la peau tendue de ces lieux.

    Extraits du carnet de notes _ Silences urbains

  • Hétérotopies

    Hétérotopies se veut une exploration de l’intérieur des Parcs des expositions. Avatars modernes des Expositions universelles, les Parcs d'exposition ont, comme elles, la vocation de placer le « visiteur » (on ne parle plus d’individu) en dehors de son cadre quotidien. En rupture absolue avec le temps traditionnel, au-delà du carcan journalier, dans ces Parcs nous sommes projetés dans un espace-temps entièrement « autre ». En reprenant un concept de Michel Foucault, on pourrait très bien parler à ce propos de « hétérotopies », c'est-à-dire de « lieux hors de tous les lieux, bien que pourtant effectivement localisables, dans lesquels les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l'on peut trouver à l'intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés. Comme les Expositions universelles, les hétérotopies des foires et des salons juxtaposent en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles. Cela donne naissance à une « fantasmagorie » benjaminienne où l’homme pénètre pour se laisser distraire. La mienne se veut donc une exploration de la temporalité de ces hétérotopies du divertissement et du rêve, afin de trouver le décalage qui s’instaure, l’étrangeté qui fraie son chemin dans la foule attentive et captivée, la critique sociale qui se glisse dans les coulisses de ces chapeaux magiques. Mais aussi : la façon de signifier l’espace qui les contient ; la relation entre la façade propre de l’organisation, la perfection formelle de ces événements et ce qui est latent ou caché, au-delà du décor.

  • Cité Modèle

    1958 Bruxelles, devenue le siège d’une Europe qui commence à prendre forme, accueille une des plus importantes Expositions Universelles. La recherche du prestige digne d’une ville, capitale à la fois belge et européenne, s’impose tout de suite et se traduit par la construction de l’Atomium sur le plateau du Heysel, mais aussi par toute une série de projets architecturaux novateurs. D’autres espoirs se matérialisent ainsi dans le nord de la ville. Parmi ceux-ci, la Cité Modèle, un complexe de plusieurs bâtiments, crée pour accueillir des logements sociaux. Comme son nom l’indique, il s’agissait là d’une démonstration grandeur nature de la ville du futur selon l’utopie égalitaire de Le Corbusier : un logement universel pour un nouvel homme universel. "Humanisme et modernité" étaient d’ailleurs les mots-clé de la pensée de l’architecte Fernand Brunfaut, idéateur de la Cité. Maîtrisable, dominée et rassurante, la Cité aurait dû succéder au chaos, à l’imprévisibilité, à la fluidité ambiante citadine. Conçue au départ comme un morceau de ville indépendante, elle devait offrir à ses habitants tous les avantages d’une ville réelle, mais dans le cadre de vie sain et proche de la nature. La Cité aurait dû en quelque sorte contenir les fuites dans cet immense et solide rêve de bien-être, ordre et calme. // 2008 – 2009 Cinquante ans après sa construction, j’ai erré pendant une année dans le ventre mou de la Cité, cherchant l’empreinte de ses résidents. J’ai connu Willy D. avec son chien, Nicola S. avec son inévitable cigarette, Fabien Z., toujours très occupé, et bien d'autres. Bien d'autres habitants avec qui j'ai partagé le quotidien. Bouillonnement d’espaces qui se dilatent et de temps qui se consomment, j'ai découvert plusieurs Cités Modèles, contradictoires et contrastantes. Autant de façon de vivre la Cité qui font éclater le Modèle. Ici, comme ailleurs, la vie progresse sur les décombres d’une utopie.

  • Chez-soi

    Chez-soi interroge la façon dont les habitants rendent intime leur espace privé, au quotidien. Afin de dégager le processus d’appropriation d’un espace qui devient, au fil du temps, un lieu familier. Chez-soi les objets, les murs et chaque parcelle de chaque pièce affichent et réactualisent un passé à partager. Celui-ci s’offre au regard et revit, grâce à la mémoire, dans ce présent in fieri. Avec les mots du philosophe Gaston Bachelard : « Le passé, le présent et l'avenir donnent à la maison des dynamismes différents, des dynamismes qui souvent interfèrent, parfois s'opposant, parfois s'excitant l'un l'autre. La maison, dans la vie de l’homme, évince les contingences, elle multiplie ses conseils de continuité. Sans elle, l’homme serait un être dispersé. Elle maintient l’homme à travers les orages de la vie. Elle est corps et âme. » C’est justement à ce corps et à cette âme que je rends hommage. En m’introduisant régulièrement dans ces lieux privés, en les fréquentant, en y étant convié par ses « locataires », je dégage en images une façon de les vivre, un dialogue incessant qui réussit, encore aujourd’hui, à être fécond.

  • Carrasegare

    Îlot de résistance, manifestation vitale d’une culture aujourd’hui menacée, le carrasegare est un rite populaire sarde qui puise ses origines dans les croyances d’une société agro-pastorale, mêlées à d’anciens cultes d’origine dionysiaque. Chaque année en Sardaigne, entre fin janvier et février, lors du carrasegare, les masques traditionnels miment la capture, la passion et la mort du dieu Maimone – dieu de la pluie et de la végétation –, à travers celle d’une victime substitutive. Umbrae silentes (ombres silencieuses), vêtues de simples peaux de moutons – visages cachés par un masque en bois ou directement peints avec du charbon –, ils parcourent les villages au rythme funèbre des cloches qu’ils portent sur le dos, invoquant la pluie et pleurant une mort et une renaissance éphémères et cycliques. Car, comme le printemps, Maimone meurt et renaît. C’est pourquoi le dernier jour du carrasegare tout le monde fête sa renaissance, annonciatrice de l’arrivée de la nouvelle saison. Les cloches sont une invitation au voyage ; les pas cadencés, lents, sont la remise en question de nos certitudes modernes ; le pipeau et les tambours résonnent à l’intérieur, nous secouent, en nous suggérant qu’un autre monde existait et existe encore, dans le repli des campagnes, sous la terre fertile qui bat sous nos pieds. Mélange de sang rituel et brins d’herbe, invocation de la pluie, attente de la nouvelle saison, du soleil, des bourgeons qui deviendront fleurs, prenant la place des rameaux secs battus par le vent. Cueillir le temps révolu dans le temps présent, se frayer un chemin dans la mémoire qui se réactualise, percer doucement le tourbillon de l’éternel retour pour en ramener des instants figés, des éclats intemporels... Le carrasegare nous interpelle tous. L’arrêt du temps n’est que le prétexte pour le faire revivre, lui donner une forme, un habit et le laisser libre d’exister. Autrement, si possible. Je me suis souvent questionné, dans ce regard porté, sur ma place et le lieu de la photographie dans cette résurgence. Recherche du présent ou du passé dans le présent ? Errance dans les rues et dans le temps. Impression d’être le spectateur silencieux d’une pièce de théâtre, déjà ancienne, qui se déroulerait sous mes yeux, cruelle et élégante. Seul, figure transparente, silhouette qui guette, attrape, relâche, en décomposant ce que l’œil ne perçoit que comme un flux. Trompeuse illusion et pourtant vérité infatigable, inlassable répétition. Joie de l’éphémère. Aujourd’hui, les sociétés organisées autour de ces croyances traditionnelles – qui en définissaient les contours, les aspects de la vie quotidienne et le déroulement du temps –, sont mises à l’épreuve du processus de mondialisation, univoque et dépourvu de tout attachement au territoire. Sur les terres de Sardaigne, ces traditions essaient cependant, encore, de dialoguer, d’échanger, de survivre face à des bouleversements qui leur échappent. Ces croyances, ces rites et ces manifestations populaires – toute la richesse qui s’est déposée dans le temps – risquent toutefois d’être reléguées au domaine folklorique, hors la vie. C’est dans ce contexte de fragilité que j’ai décidé d’interroger le carrasegare, afin de montrer ce qui demeure encore vivant, malgré tout. Le carrasegare est un appel, une remarque finement jouée, une critique qui se déploie dans le froid, une affirmation d’une altérité qui veut rester telle, qui veut continuer à se distinguer. C’est une tentative de ne pas se laisser happer par la folklorisation des rites populaires, la destruction d’une culture qui s’efface. Le deuil que ces masques représentent va au-delà de leurs intentions : c’est du miel amer qui coule sur nos silences.